La manufacture de pianos Pleyel, Wolff, Lyon et Cie cessa d'exister comme telle en 1961. Ce qui en subsistait encore en 1970 dans le cadre de l'association Gaveau-Erard-Pleyel fût dispersé et vendu à l'encan. La banque du Crédit Lyonnais organisa cette faillite en veillant à ses seuls intérêts : la facture française de pianos avait vécu.
Trente ans passèrent.
Agissant dans l'ombre de la rénovation de la Salle Pleyel à Paris, une grande fortune française lança un nouvel atelier de fabrication de pianos. Celui-ci fût conçu comme un atelier de haute couture avec tout le marketing que cela suppose. La marque Pleyel fût achetée au consortium italien qui la possédait et depuis lors cette fabrication se gausse de poursuivre l'épopée Pleyel. Cela va jusqu'à se faire reconnaître par l'Etat français comme EPV (Entreprise du Patrimoine Vivant) et s'attribuer une histoire vieille de plus de deux cents ans. C'est une falsification de l'Histoire, quelque soit la qualité des pianos sortant de la "nouvelle manufacture Pleyel".

Ignace Pleyel voit le jour à Rüppersthal, près de Vienne, en 1757. Doué pour la musique, il est l'élève de Joseph Haydn avec qui il gardera sa vie durant une relation d'amitié et de confidence. A 27 ans, ses quatuors lui valent l'admiration de Mozart : "Quel bonheur pour la musique" écrit Mozart à son père. Compositeur de renom, Ignace Pleyel s'établit à Paris en 1795 comme éditeur. Il constituera un fonds riche de plusieurs milliers d'oeuvres qui fut dispersé en 1834.

En 1807, Ignace Pleyel apporte son argent à Charles Lemme, facteur d'instruments originaire de Braunschweig (Allemagne). Lemme est installé à Paris depuis 1799. Un premier piano portant les noms réunis de Charles Lemme et de Ignace Pleyel sera construit. C'est le premier d'une fabrication de pianos qui dépassera, 17O ans plus tard, les 200 000 exemplaires.
L'association d'Ignace Pleyel avec Karl Lemme s'arrête cependant en 1808. Peu de temps auparavant, fin 1807, Ignace Pleyel s'est installé dans ses propres ateliers grâce à l'aide financière d'amis musiciens dont Méhul, Kalkbrenner et Rossini. Il cède alors totalement à la passion qu'il avait découverte lorsqu'il habitait Strasbourg : la facture de pianos. Il délaisse la composition et sa maison d'édition. Le succès ne se fait pas attendre. En 1813, six ans après la fondation de son atelier, malgré quelques difficultés, Ignace Pleyel, alors âgé de 56 ans, écrit à son fils Camille : J'arriverai facilement à cinquante pianos cette année-ci.
A partir de 1813, Ignace Pleyel se retire progressivement de ses activités parisiennes. Il confie à son fils, Camille Pleyel, ses intérêts commerciaux. Camille Pleyel, pianiste de talent, va désormais se consacrer au développement de la manufacture de pianos. Les relations d'amitié et d'estime qu'il entretient avec les grands musiciens de l'époque (Kalbrenner — qui par ailleurs fonde en 1829 avec Camille Pleyel la Société Ignace Pleyel et Compagnie —, Cramer, Moscheles, Chopin, Rossini, Herz, etc.) lui permettent d'accentuer le caractère foyer d'art de la maison Pleyel.

A Paris, comme partout en Europe, c'est la mode des salons musicaux. Les salons de musique des aristocrates où le musicien est traité comme un valet relèvent du passé. A Paris, la Révolution de 1789, puis le régime napoléonien, a permis l'émergence des salons bourgeois où le musicien est considéré et venéré comme un artiste.

A ces salons succèdent de petites salles de musique où le piano est roi. Bientôt les fabricants de pianos (en 1820, il y en a une trentaine en France et plus de deux cents en 1850) ont chacun leur petite salle. Ils y organisent des concerts publics qui permettent d'écouter et d'apprécier les différents pianos. Ainsi Erard, Herz, Gaveau, Bord, Kriegelstein... et des dizaines d'autres. Et parmi ceux-ci le salon de musique Pleyel de la rue Cadet brille de mille feux. Le 26 février 1832, Frédéric Chopin y donne son premier concert parisien.




En décembre 1839, les affaires fructifiant et avec l'aide de nouveaux associés (dont Kalkbrenner), la première salle Pleyel est inaugurée avec un concert pour huit pianos et trente deux mains ! Le complexe de la rue Rochechouart dispose désormais d'une grande salle de 550 places, la deuxième salle au monde dédiée à la musique (un an après celle d'Henri Herz). Une autre salle, plus petite, sera consacrée à l'audition des pianos, au siège de la succursale Pleyel rue Richelieu. La salle Pleyel de la rue Rochechouart fonctionnera jusqu'en... 1927 lorsque lui succède la grande salle Pleyel de la rue du Faubourg Saint-Honoré. Pendant ses quatre-vingt dix ans d'existence, elle aura accueilli une pléiade de musiciens : Herz, Hiller, César Franck, Cramer, Moschelès, Liszt, Rubinstein, Camille Saint-Saëns, Ysaÿe, Debussy, Manuel de Falla, Cortot, Wanda Landowska, Robert Casadesus, Arthur De Greef, Stravinsky. Frédéric Chopin y donna son dernier concert en 1848...




Une place particulière doit être faite à l'épouse de Camille Pleyel, Marie Pleyel, née Moke, qui fut une brillante concertiste. Félix Mendelssohn voulut conduire l'orchestre qui l'accompagnait au Gewandhaus de Leipzig ; à Vienne, Liszt s'assit auprès d'elle pour lui tourner les pages. Marie Pleyel était le gracieux Ariel de Berlioz. Elle fut reconnue à travers toute l'europe pour sa virtuosité exceptionnelle, après Clara Schumann.

Tout le symbole de l'art de Pleyel, dans cette première moitié du XIXe siècle, est dans la célèbre phrase de Chopin : Quand je me sens en verve et assez fort pour trouver mon propre son à moi, il me faut un piano Pleyel. La ballade en fa majeur, op. 38, une des plus belles oeuvres de Chopin, fut composée à Majorque et jouée alors sur un Pleyel que Camille Pleyel lui avait envoyé. Camille Pleyel a l'art de la communication : ses pianos ne sont pas meilleurs que bien d'autres de l'époque, mais il en fait parler. Il développe un cercle de musiciens amis qui le soutient et assure son succès commercial. Henri Herz, mutatis mutandis, procédera de même. Par ses relations, Camille Pleyel permet également à sa manufacture de pianos de disposer des investissements financiers nécessaires à son développement. C'est ainsi qu'il adjoint à la direction de la manufacture Auguste Wolff et divers associés.





A la mort de Camille Pleyel (1856), la manufacture de pianos Pleyel est prise en mains par Auguste Wolff qui était associé à sa direction depuis plusieurs années. Wolff est un excellent musicien. Homme intelligent et passionné de progrès techniques, il est bien introduit dans le monde musical. Il est le trésorier de la puissante SCM, Société des Compositeurs de Musique. Son épouse est la nièce d'Ambroise Thomas, célèbre compositeur d'alors, auteur de l'opéra Mignon d'après Wilhelm Meister de Goethe (1866).

Auguste Wolff dispose également des relais financiers qui vont lui permettre de mettre Pleyel sur orbite industrielle. C'est l'époque de l'Exposition universelle de Londres (1862) avec son grand dôme de verre. Pleyel y glane une prize medal. En France, c'est le temps du second Empire avec Napoléon III. Paris prépare la grande exposition universelle de 1867, au cours de laquelle les fabrications françaises de pianos, dont Pleyel, seront confrontées à la venue de Steinway de New York.


En 1865, sous la direction de Wolff, une usine moderne de près de 60 000 mètres carrés est bâtie à Saint-Denis (à comparer avec le nouvel atelier de 1 200 m2 en 2009 de l'autoproclamée nouvelle manufacture Pleyel...) : machines à vapeur, dynamos électriques, vaste zone de stockage (4 000 m3 de bois), canalisations de chauffage et d'air comprimé, etc. Pleyel atteint le stade industriel. En 1866, un pic de 3 000 pianos produits dans l'an est atteint. Il ne sera jamais plus réellement dépassé.









Pleyel produit de très beaux pianos qui font l'admiration des artistes. Ils se retrouvent dans les salles de concert du monde entier. Conçus selon des normes de technicité élevées, les pianos se perfectionnent, évoluent et se modernisent. Ils n'ont plus grand chose à voir avec la production de Camille Pleyel. La recherche de la clarté et de la précision caractérisent le son Pleyel (luminosité, élégance, aigüs crisallins ) démarqué des sons boisés qui restent l'attribut de beaucoup de pianos de l'époque et à l'opposé du son tonitruant de Steinway. Ce sont en fait des pianos développés, à la suite des modèles de Camille Pleyel, par August Wolff. Si la marque Pleyel se maintient, les cadres métalliques vont bientôt laisser lire dans leur masse de fonte : Pleyel, Wolff et Cie. De même, pour les inserts en cuivre...
Vers 1870 sort des catalogues de vente richement illustrés. Ces catalogues montrent sous forme de fines gravures l'ensemble des modèles de pianos droits et de pianos à queue disponibles pour la clientèle. Dans un format in-quarto, typographié par Georges Chamerot à Paris, les modèles de pianos fabriqués par Pleyel se retrouvent ainsi, par exemple, dans ce rare catalogue. On remarque que les noms Pleyel et Wolff sont clairement mis sur un même pied et le terme facteur écrit au pluriel.



Auguste Wolff meurt en 1887. Gustave Lyon, son gendre, polytechnicien et brillant acousticien, prend sa succesion et poursuit le développement de la maison Pleyel qui produit, en sus des pianos, des harpes, des clavecins et des pianos automatiques à rouleaux perforés (Pleyela). La production de Pleyel atteint 100 000 pianos en 1890 et se maintient en production annuelle à un haut niveau (près de 3 000 pianos par an en 1914). L'usine emploie environ 800 personnes.
"Dans ce Piano, la caisse n'est pas d'une forme sensiblement différente de la forme habituelle, la structure intime de l'instrument ayant été volontairement respectée de façon rigoureuse. La partie basse, au contraire, qui doit supporter un poids relativement considérable, a été l'objet d'une recherche de composition écartant le principe classique des trois pieds, dont l'aspect est toujours maigre en regard du volume de la caisse : des membrures prennent naissance aux quatre points d'appui sur le sol, se courbent et se pénètrent en des sections plu sou moins fortes, selon les nécessités de la construction, et composent ainsi une sorte de soubassement à la fois solide et élégant, qui paraît bien répondre à sa destination. Un parti intéressant a été tiré de l'emploi des charnières, qui s'étalent en manière de pentures sur la grande surface du couvercle, dont elles diminuent la monotonie. Toute la décoration a été inspirée de la flore marine, dont la souplesse se prêtait heureusement à une adaptation naturelle aux courbes du meuble. Les parties planes, en érable, ont reçu un décor très fondu d'algues, à peine indiquées dans la transparence d'une teinte verte très rompue, tandis que toutes les membrures sont en acajou naturel de Tabasco. La note discrète des bronzes, dont le ton d'or rose s'harmonise bien avec celui du bois, complète la richesse d'aspect recherchée dans la composition et le fini de ce meuble, destiné à figurer à l'Exposition de 1900, où il fut un des plus beaux spécimens des Pianos exposés par la Maison Pleyel."
En 1907, la manufacture de pianos Pleyel fête son centième anniversaire. L'Art décoratif, revue de la Vie artistique ancienne et moderne, consacre à cet évènement un article illustré de plusieurs pianos dont les meubles sont exceptionnels. Ainsi en est-il du piano à queue dessiné par l'architecte et décorateur liégeois Gustave Serrurier-Bovy. Ce piano, dont le meuble en bois de padouk est orné de sculptures d'Oscar Berchmans et de peintures d'Emile Berchmans, est exposé dans l'ensemble muséal du Grand Curtius à Liège. Cliquez ici.






Gustave Lyon n'a de cesse de perfectionner les processus de fabrication et l'outillage. Il est sensible à ce que la science peut apporter notamment dans le domaine de l'acoustique. Des succursales sont établies à Londres et à Bruxelles. Les années 1920 marquent l'apogée de Pleyel. La marque parisienne rayonne sur le monde musical. L'impact de Lyon est tout aussi important que celui de son beau-père : les cadres en fonte des pianos à queue figent le logo PWL et Cie, c'est à dire Pleyel Wolff Lyon et Cie,qui se retrouve aussi en toutes lettres sur les tables d'harmonie et les cadres des pianos droits. En fait, on peut dire qu'après les instruments conçus par Ignace et Camille Pleyel on est passé à l'ère d'Auguste Wolff, puis à celle de Gustave Lyon .


Paris, 1925 : l'Exposition internationale des Arts décoratifs et industriels modernes va faire date. Très différente des expositions organisées jusqu'alors, elle oblige les exposants, non pas d'accumuler dans des stands une production hétérogène, mais a contrario de présenter des ensembles conçus en fonction d'un tout bien défini. Pleyel prend magistralement part à cette optique esthétique. Huit instruments, dont le meuble a été dessiné par des architectes décorateurs renommés, prennent place dans différents ensembles.


1926 : Pleyel sort de nouveaux modèles qui deviennent des références. Parmi ceux-ci, les célèbres modèles F et P. Le modèle F sera fabriqué à près de 6500 exemplaires jusqu'en 1961 date à laquelle Pleyel est rattaché à la société Gaveau-Erard.

1927 : Pleyel délaisse les locaux de la rue Rochechouart et la célèbre salle presque centenaire qui a contribué à sa renommée pour un projet ambitieux : créer un véritable Temple de la Musique. Comme le souligne la revue La Construction Moderne : l'immeuble Pleyel du Faubourg Saint-Honoré dont la grande Salle Pleyel est incontestablement le clou est inaugurée en 1927. Elle est alors la plus grande salle de concert au monde, mais unique par son acoustique, ses dimensions, son genre de construction et sa décoration. Elle aura coûté l'équivalent de 20 millions de nos euros actuels. Un incendie va la ravager le 19 juillet mais sa structure en béton armé résistera et, dès 1929, elle sera à nouveau opérationnelle pour près d'un demi-siècle. S'y feront entendre : Brailowsky, Cortot, Claudio Arrau, Horowitz, Yves Nat, Vlado Perlemuter, Arthur Rubinstein, Schnabel, Manuel de Falla, Honegger, Poulenc, Ravel, Schoenberg, Strawinsky, etc. A l'aube du IIIe millénaire, elle sera rénovée : c'est l'actuelle Salle Pleyel dont la gestion et la programmation sont confiées à la Cité de la Musique.









Tout au long de l'âge d'or de Pleyel (env. 1890 - 1929) de nombreux décorateurs ou architectes d'intérieur dessinent des modèles pour Pleyel. Pleyel, en précurseur, s'est attaché au problème du meuble du piano, dont l'architecture propre et les formes extérieures sont étroitement liées à sa structure interne. En s'en remettant aux plus audacieux et aux plus réfléchis des architectes d'intérieur tels Maurice Dufrène, Paul Follot, Joubert, Ruhlmann, René-Herbst, Süe et Mare, René Prou, etc. du soin de réaliser des chefs d'oeuvre, Pleyel fit un effort considérable pour insérer les pianos dans les courants de l'Art moderne. D'autres architectes habillèrent Pleyel : citons le liégeois Gustave Serrurier-Bovy (1902) dont la réalisation de style Art nouveau est exposée au musée Le Grand Curtius à Liège. Tout récemment, avec la nouvelle société Pleyel, d'autres noms signent des meubles pour Pleyel : Andrée Putman, Marco Del Re, Aki Kuroda, Jean Cortot, Thibault Desombre etc.





En 1927, l'incendie de la salle Pleyel — remise en état en 1929 — est le présage d'une descente aux enfers. Gustave Lyon et ses associés ont sans doute vu trop grand et ils n'ont ni vu venir la crise de 1929, ni présenti l'évolution du monde musical. Pour payer ses dettes, Pleyel est démantelé... Le complexe de la Salle Pleyel passe aux mains du Crédit lyonnais en 1934 qui le gérera jusqu'en 1998. Le scandale de la banque du Crédit lyonnais en 1995 mènera à sa vente. La manufacture, quant à elle, a déjà déposé son bilan un an aupravant, en 1933. La société qui reprend l'usine Pleyel tente de résister à la crise. Pleyel absorbe les pianos Bord (qui avait vu le jour en 1844 avec un ancien contre-maître de Pleyel...), deuxième fabricant français d'alors avec une production cumulée de 135 000 pianos. Pleyel réalise aussi l'acquisition du célèbre facteur d'orgues Cavaillé-Coll. La création du nouveau modèle droit Studio s'inscrit également, par la recherche d'un mobilier adapté aux habitations modernes, dans les efforts pour survivre.


Pleyel se lance aussi dans la fabrication de postes de radio, de phonographes et même de télévisions par sa filiale Pleyel-Plastique dans les années 1950 (Pleyelrama).




La demande de pianos a fortement baissé au cours des années 1930. Aux misères de la guerre de 1940-45 s'ajoutent l'incendie du dépôt de bois de Saint-Denis en 1945 et la difficile reprise de l'industrie du piano dans les années 1950. Pleyel est en difficulté. Ses efforts de diversification ne résolvent rien. La firme ne cesse de tituber.



Malheureusement, la société Pleyel ne se concentre pas sur le coeur de son métier. Elle se disperse, allant jusqu'à fabriquer un téléviseur en 1958... Elle fait aussi des erreurs : ainsi, en 1950, elle lance une catastrophique mécanique contenant des pièces en plastique de mauvaise qualité qui dégrade son image de marque. Elle ne reçoit pas les soutiens financiers nécessaires, ni de l'Etat, ni de ses banquiers. Moribonde la firme va disparaître en 1961, reprise par la société Gaveau-Erard, née de l'alliance de deux malades un an plus tôt (1960). Ainsi 1961 est la date de la fin de l'aventure, même si des modèles Pleyel, avec la marque Pleyel, continuent à être produit au cours des années 1960. Un dernier piano à queue de concert, le A. L. (2,78 cm) sort en 1969 !
Englobant Pleyel, une nouvelle société Gaveau-Erard-Pleyel a été fondée le 3 mars 1961 : c'est l'alliance de trois paraplégiques que l'Etat français et les banques vont regarder mourir lentement de belle mort. En 1971, la société Gaveau-Erard-Pleyel arrête toute fabrication de pianos. Elle fait fabriquer les pianos portant ses marques par Schimmel à Braunschweig (R.F.A.) Il ne s'agit plus de pianos français de modèle Gaveau, Erard ou Pleyel, mais de pianos Schimmel démarqués. Ainsi de nombreux acquéreurs de pianos Pleyel, après 1970, croyant se référer à la fabrication de leur rêve, achetèrent en fait un Schimmel. Il est touchant de constater que l'histoire des pianos Pleyel commence avec Ignace Pleyel en 1805 qui met son argent dans l'atelier d'un facteur de pianos originaire de... Braunschweig, Karl Lemme, et se termine par un accord qui donne la marque Pleyel à Schimmel de Braunschweig. Cet accord tiendra 25 ans.
Dans le courant des années 7O, quelques cadres de Pleyel tentèrent de poursuivre une fabrication de pianos en France. Après avoir lancé un atelier à Montreuil, en 1970, ils fondent l'usine d'Alès (1974) dans le sud de la France avec la marque Rameau, présentée comme l'héritière de la tradition française.

Rameau aura une vie agitée. Ironie de l'histoire, la nouvelle fabrique est concurrencée directement sur le marché français par les Pleyel, Erard et Gaveau... de Schimmel. Le savoir-faire commercial n'est pas toujours à la hauteur de l'ambitieux projet de poursuivre une fabrication française. La société des pianos Rameau va de dépôt de bilan en faillite et reprise à la Bernard Tapie... Elle échoue dans les années 1990 dans une société de quasi import-export de pianos asiatiques... Les marques Gaveau-Erard-Pleyel finissent, elles, par devenir la propriété d'un consortium italien.

Entre alors en scène un deus ex machina : un milliardaire français, Hubert Martigny, féru de musique et amoureux de son épouse, la chef d'orchestre Carla-Maria Tarditi. Il a racheté la Salle Pleyel au Crédit Lyonnais (C.D.R.) en 1998. Il ambitionne de la rénover car la Salle Pleyel est devenue un garage inutilisable (sécurité, acoustique, conditions d'usage obsolètes, etc.). Huit ans après et 30 millions d'euros d'investissement en prime, la nouvelle Salle Pleyel renait au XXIe siècle. En respectant plus ou moins le temple de la musique 1927, son esthétique de l'époque et son style Art déco, la nouvelle salle répond aux critères d'aujourd'hui (qui ne sont pas ceux de 1927 et de l'acousticien Gustave Lyon !) : sensation de présence de la source sonore, balance tonale, chaleur et clarté des sons, réverbération, etc.
Hubert Martigny va joindre à cette renaissance de la salle mythique Pleyel celle des nouveaux pianos Pleyel. Il rachète, dans la foulée de l'achat de la salle au CDR en 1998, les marques Gaveau-Erard-Pleyel au consortium italien et l'usine Rameau d'Alès à nouveau mal en point. L'usine prend le nom de Pleyel ; la société, Manufacture française de pianos . Les pianos qui y sont produits deviennent... des Pleyel. Erard et Gaveau sont abandonnés. Le renouveau des pianos Pleyel - vaste malentendu, car il s'agit de mettre le nom Pleyel sur de nouvelles fabrications et de le faire résonner avec la salle éponyme - est sur toutes les lèvres. Le 24 août 2006, Nicolas Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, mais déjà en campagne pour la présidence de la République, visite, en grande pompe l'usine Pleyel d'Alès. Avec son épouse d'alors, Cécilia, apparentée au compositeur et virtuose Isaac Albeniz qui connut les pianos Pleyel lors de ses études à Paris. Les responsables de l'usine présentent au futur président un prototype de piano à queue de concert Pleyel - le P280 - et une nouvelle ligne de pianos d'exception destinée à affirmer le renouveau de Pleyel. L'usine d'Alès sera fermée deux ans plus tard (décembre 2007) par Hubert Martigny qui la délocalise en Seine Saint-Denis (62 personnes et 3 apprentis travaillaient à Alès, 46 sont licenciées - Libération, 27 février 2007) pour faire un atelier haut de gamme livrant quelques dizaines de nouveaux pianos Pleyel (les pianos droits sont abandonnés). Suite de l'histoire à plus tard ... mais positivons : une fabrication de pianos, certe très réduite en quantité, existe de nouveau en France.
Epilogue :
La vie de la manufacture Pleyel nous montre les cours et les décours d'une histoire en fait déchirée dont la présentation relève plus souvent du conte de fée que de la réalité pure (et dure) ! Pourtant, une histoire s'est déroulée. Nous avons tenté ici d'en esquisser un panorama. Les premiers "Pleyel" sont des Karl Lemme. Les Pleyel fabriqués à partir de 1856 sous l'égide de Wolff aurait pû (dû ?) s'appeller Wolff et Cie, successeur de Pleyel. Après 1887, ceux de Gustave Lyon, qui correspondent à l'âge d'or de Pleyel, auraient dû s'appeller Lyon et Cie, successeur de Pleyel et Wolff. La firme a bien cessé d'exister corps et âme à partir de 1961 et définitivement en 1970. Les nouveaux Pleyel du XXe siècle devraient s'appeller Martigny, en suite de Pleyel, Wolff, Lyon, Rameau et Cie. Souhaitons leur bonne chance. Qu'ils aient beaucoup de petits et grands descendants. Un dernier conseil : c'est plutôt en ayant beaucoup de petits descendants que quelques grands que l'on ménage l'avenir.
Post-scriptum : la tradition Pleyel pose aujourd'hui quelques interrogations.
Les marques insistent souvent sur leur tradition de fabrication. C'est le cas de Pleyel en ce IIIe millénaire. Ce discours est souvent - pas toujours - faux. L'évolution des modèles et de la facture même des pianos, combinée à celles des firmes et fabriques, à quoi s'ajoute l'origine des matières premières et des fournisseurs, voilà la source de beaucoup de changement et de rupture.
Les pianos droits de style romantique fournissent un exemple de la manière dont la tradition Pleyel peut-être présentée aujourd'hui. En effet, c'est avec beaucoup de liberté qu'Arnaud Marion présente le piano droit Romantica "Pleyel" produit en 2005 à Alès (usine Pleyel) : "un piano Romantica produit depuis 120 ans : l'instrument des Jeunes Filles au piano de Renoir" avec la photographie suivante :
Dans le catalogue Pleyel (2004) de présentation de ce piano, il est écrit : "Deux siècles de tradition et de savoir-faire sont ainsi réunis dans ce piano unique". C'est remonter à Karl Lemme et pousser le bouchon bien loin. N'allons pas si loin. Si le meuble est de même style, le piano n'a rien à voir avec le piano des Jeunes Filles au piano de Renoir peint en 1892.

Ce dernier est un modèle Pleyel n°7, fabriqué à partir de 1890 environ. Il a des cordes parallèles, il n'a pas de cadre en fonte d'une seule pièce, il n'a pas de mécanique à lames, sa table d'harmonie est en épicéa des Vosges et le dessin des chevalets n'a également rien de commun avec le piano présenté par la nouvelle Manufacture Pleyel en 2005 ! Celui-ci est quasi le même que celui produit auparavant (en 1981) sous la marque Rameau (cordes croisées, cadre en fonte, mécanique Renner/Stuttgart identique, table en épicéa du Val de Fiemme, cordes Röslau, chevilles Klinke, etc.). En fait un piano quasi allemand.

Au célèbre jeu de mot Traduttore, traditore, il faudrait ajouter Tradizione, traditore.