Beaucoup de questions sont posées sur la qualité des pianos chinois. Deux constatations préliminaires doivent être faites avant d'y répondre. Primo la Chine est un vaste pays où sont produits aujourd'hui beaucoup de pianos – la majorité des pianos produits dans le monde - tant pour le marché intérieur qu'extérieur. Deuxio les pianos chinois qui arrivent en Europe sont en général d'une qualité acceptable pour un prix bas, mais pas tous, car il y en a de mauvais et beaucoup dont le prix est surfait.
En 2007, la plus grande fabrique de Chine, Pearl River, a produit plus de 80 000 pianos, de qualité très variable. Sept ou huit autres fabriques ont sorti chacune, sur la même année, de 12 000 à 45 000 pianos. A leur suite, une foule de petites usines ou ateliers produit des pièces pour pianos (claviers, meubles, cadres, mécaniques, etc.) et monte également des pianos qui sont vendus çà et là, comme cela se passait en Europe au 19ème siècle.
Tous les pianos produits en Chine se situent dans la classe des prix les plus bas. Leur qualité peut atteindre pour une partie d'entre eux la catégorie moyenne en présentant pour les meilleurs des caractéristiques de son et de toucher qui en font des pianos à part entière, très agréables. Ils ne peuvent cependant en aucun cas concurrencer les pianos de fabrication allemande (ou apparentée) que ce soit sur le plan de la sonorité, du toucher et de la qualité des matériaux et de leur mise en oeuvre (le prix de ces derniers étant deux, trois, voire plus de quatre fois supérieur).
A côté de marques chinoises d'origine comme Nieer, Hsinghai, Dong Bei, Pearl River, Parrot, Shanghai, etc. (qui ne garantissent pas un produit uniforme – ainsi nous avons eu en mains beaucoup de pianos Hsinghai ou Pearl River qui allaient du pire à l'acceptable, mais aussi au correct – ), les usines chinoises livrent des pianos sans marque ou avec une marque de l'importateur ou de marchand. Souvent le nom utilisé est celui d'une ancienne marque allemande renommée, voire simplement un nom de consonance allemande pour entretenir la confusion. S'ajoutent des mentions du type : Design allemand, feutres allemands, sommier Delignit, made in Germany, Endkontrole – contrôle final – in Germany, conçu par un bureau d'ingénieur en Allemagne etc. Les marques sont par exemple Wendel und Lung, Steiner, Rittmüller, May de l'ancienne fabrique berlinoise reprise par Schimmel, Zeitter und Winckelman tiré de l'oubli dans le giron de Seiler, Essex pour les distributeurs de Steinway, Eterna ou encore jusqu'en 2008 Euterpe by Bechstein etc. Nous avons récemment répertorié une offre de pianos chinois portant la marque Berden de l'ancienne et prestigieuse manufacture bruxelloise du XIXème siècle (autant dire qu'à part les six lettres de Berden, rien – rien du tout – ne relie l'instrument à François Berden sinon la publicité ! ). Parfois les têtes de marteaux, les chevilles, l'acier des cordes ou encore le bois des sommiers ou des pièces de mécanique sont importés d'Allemagne et la mise en évidence de cela – qui ne garantit rien – accroit l'information trompeuse. Les fausses marques entretiennent volontiers la confusion avec des fabrications existantes ou qui ont existé. Le prénom change. Ainsi Carl Sternberg, A. Steinberg ou encore les Weber, les Perzina, les Steinmann, etc.
Comment voir clair avec les pratiques suivantes ?
Le marchand Dupont a acheté – pour pas grand'chose – un nom renommé : Gunther, Erard ou Herrman. Dans les instruments chinois qu'il a importés, il appose par exemple Gunther et fils. Il les vend 3 500 €.
Un autre marchand, G. Durand, est plus franc. Ses pianos sélectionnés en Chine sont bien supervisés dans son atelier : Dechine – made in China. Il les vend au prix de 2 500 €. Il vend aussi d'autres pianos fabriqués en Chine d'une qualité supérieure (aux environs de 4 000 à 5 000 €). Ceux-ci sont produits et sélectionnés par une des plus grandes marques européennes.
Un troisième, Pieter Wiederlied, importe les mêmes pianos, appose la marque Pieter Wiederlied et les vend 4 500 €. Il offre avec, outre la banquette, une lampe et un métronome aussi chinois, il ajoute un rabais de 1 000 €. Comme dit-il, il en vend beaucoup, il ajoute une remise exceptionnelle de 250 €. Le client saute de joie ! Sur cette bonne affaire, Pieter Wiederlied gagne 750 € de plus que son collègue bien plus honnête. Et personne ne sait que les deux pianos sont frère et soeur... et même que l'un sera bien suivi et l'autre pas.
Un quatrième marchand sort le grand jeu : la tradition familiale remonte à la quatrième génération ; les cordes de basse ont un filage spécial (?) ; le mécanisme est HIGH SPEED ; le piano est construit dans une usine le long du fleuve Jaune avec un accord exclusif de JOINT VENTURE selon des plans tout ce qu'il y a de plus viennois (Vienne, en Autriche ; d'ailleurs l'ancêtre a connu Mozart...) ; enfin le piano droit a une réelle mécanique à double échappement (!!!) et résiste à tous ... les climats ! Avec ces standards de qualité, le prix monte à 5 000 €... Le piano est le petit cousin des deux précédents.
Il y a aussi cette fabrique renommée et sérieuse qui envoie d'Allemagne vers la Chine ses cadres avec des mécaniques, des claviers et des meubles. De retour, le piano reconstitué portera la mention MADE IN GERMANY.
L'importateur de Pearl River se flatte : ses pianos sont fabriqués dans l'entreprise qui livre la moins bonne marque de Steinway. Cela mériterait, outre de la considération, quelques centaines d'euros de plus ! Mais aucune garantie car de la même usine sortent aussi des séries de pianos très bas de gamme.
Idem pour Yamaha. Qu'est-ce qui est encore vendu de pianos Yamaha en Europe et qui vient du Japon ? Le plus grand nombre ne vient-il pas de Chine, d'Indonésie ou de Malaisie !
Les stratégies de vente de pianos chinois varient avec chaque fabricant, chaque importateur, chaque marchand, chaque maison de pianos et gens de métier. Beaucoup de vendeurs ne sont pas libres de leur choix car ils dépendent de leur relation avec leur fournisseur principal. Reste à côté de tout cela des Maisons de Pianos qui gardent pieds sur terre. Ici les pianos sont choisis, sélectionnés, testés et suivis. La vente se fait en toute clarté sur l'origine, le niveau de qualité, l'attente du client. Le prix est correct et la garantie sérieuse.
L'avenir ? La mondialisation frappe de plein fouet l'industrie du piano. En quelques années des progrès importants ont été faits en Chine, même si l'expérience nous montre que les pianos chinois demandent un entretien plus suivi que les pianos allemands et qu'ils sont aussi souvent plus difficiles à accorder, ce qui explique que, confiés à des mains inexpertes et trop rapides, ils peuvent hériter d'une mauvaise réputation. Une expérience que nous avons vécue récemment résume la situation : un piano à queue de la marque renommée A venait d'être livré par la firme X de Liège. Le client avait choisi le modèle sur catalogue et reçu l'instrument livré de l'entrepôt. Il n'était pas satisfait des interventions réclamées à la firme X. Nous fûmes amenés à donner notre avis et sollicités pour intervenir. Nous avons découvert un bon piano qui offrait cependant l'ombre de lui-même : l'accord était déficient et pas stabilisé (malgré deux accords sur place effectués par la firme X), le piano n'était pas harmonisé ; l'intonation fut faite en fonction de la place qu'il occupait et du désir de l'utilisateur (musique classique de haut niveau) ; la pédale forte était réglée avec trop de jeu, la pédale de gauche n'était pas fonctionnelle (les marteaux continuaient à frapper les trois cordes...) ; le clavier freinait au niveau des mortaises de l'enfoncement et un étouffoir laissait passer des harmoniques... En quelques heures de travail, le piano trouva le très bon niveau qu'il aurait dû normalement présenter à la livraison.
Morale : la firme A a fabriqué un piano de bonne qualité mais d'une finition inachevée. Elle le confia à un vendeur, la firme X qui le livra en ne réglant que son bénéfice. Rien de grave ? Un ensemble de déficiences (et de malhonnête incompétence) dans la finition et la livraison et l'après-vente qui rendait l'instrument médiocre. En quelques heures de travail, le résultat était épatant... Tout se joue donc avec la qualité de base, la finition de base, la qualité de la livraison et du service après-vente. L'adéquation du piano au service qui en est attendu par le client est primordiale. Méfions-nous des beaux parleurs dont les garanties s'arrêtent avec le paiement du piano et aussi, parfois, de professionnels de la musique dont les recommandations ne sont pas désintéressées.