…"La transformation est complète, dit M. Fétis, et les résultats sont heureux, car le grand piano de Streicher, placé à l’Exposition de 1867, est un très bon instrument." A la bonne heure ; mais combien encore il est éloigné de son modèle, c’est-à-dire des pianos américains de MM. Steinway ! Le piano de M. Streicher manquait de fond, de poitrine, si j’ose ainsi parler. Sans doute les sons en étaient soigneusement égalisés, homogènes ; mais il y avait de l’empâtement, et dans les forté on le sentait surmené. En outre, l’enfoncement des touches nous a paru excessif. "La table est libre partout ; mais le jeu du clavier laisse beaucoup à désirer." J’ai cité l’opinion des délégués des ouvriers facteurs.
M. Louis Bösendorfer (de Vienne aussi), désespérant d’arriver à une aussi belle qualité de sons que son honorable émule M. Streicher, a voulu du moins le surpasser par l’ornementation et la richesse des caisses. J’ai vu un certain piano de 45.000 fr. (une fortune modeste) qui sembait plutôt extrait d’une mine de Californie ou d’Australie, que sorti d’un atelier, tant l’or dominait partout. Il est vrai que ce lingot harmonieux était, dit-on, sur commande et pour orner le salon d’un prince puissant. Comme des époux, il faut des meubles assortis. Quoiqu’un peu massif, ce piano millionnaire faisait l’honneur à l’architecte Hanson, de Vienne, qui l’avait dessiné, et à M. Hollenbeuch, de Vienne aussi, qui avait exécuté ces dessins en bronzedoré. Le même facteur de pianos offrait à notre admiration un autre grand piano très riche en marqueterie sur un fond de frêne. Mais on ne retrouvait pas là ce sentiment exquis de la forme et de l’harmonie des couleurs qui reste le secret du goût français.

Le piano Bösendorfer, dessiné par l'architecte Theophil Hansen (Copenhague, 1813 - Vienne, 1891) et exposé à Paris pour être livré à un prince, est en fait le "Piano de l'impératrice" : cadeau offert par Elisabeth d'Autriche (Sissi) à l'impératrice Eugénie (épouse de Napoléon III Bonaparte).