
"Tout a commencé par un voile de mystère, une invitation énigmatique. "Êtes-vous libre mi-novembre, pour un voyage exceptionnel à Vienne, en Autriche ? ". Je regarde, oui, c'est possible. Curieux de nature, je veux en savoir un peu plus, de quoi il en retourne exactement. "Je ne peux pas vous dévoiler le programme, si ce n'est que la thématique de ces Ambassades Krug, c'est d'évoluer durant deux jours au sein de l'univers de la maison. Ça devrait vous plaire... ". Ainsi commença la visite du journaliste Guillaume Puzo, visite qu'il relate dans Le Monde Magazine du 11 décembre 2010, au lendemain de la venue au monde de Zoé. Il s'agit d'une visite organisée par la Maison de Champagne Krug pour promouvoir, à la veille des Fêtes, la flûte au contenu suave et de haute volée... Le voyage à Vienne marie au gré des dégustations et des concerts, les verres de Krug et les notes de musique, symphonie champenoise ! Le lendemain de l'arrivée dans la capitale autrichienne, Krug organise une visite du Centre Bösendorfer ainsi relatée : "Le lendemain, visite des ateliers Bösendorfer, célèbre manufacture de pianos, ce que Rolls-Royce (N.B.: maintenant passé dans les mains de B.M.W...) est aux voitures, un mythe. Le mythe a un prix, jusqu'à 200 000 euros l'unité. L'univers des pianos est fascinant, avec ses piles de bois qui sèchent à l'air libre plusieurs années. Tiens, les Champenois attendent longtemps leurs vins de réserve, ce sont eux qui vont donner sa vibration au vin. C'est au moment des réglages du piano que l'analogie avec la symphonie champenoise se met en place. Si des machines permettent d'évaluer avec précision une fréquence, le meilleur réglage est réalisé manuellement, ou plutôt "à l'oreille", un outil sans égal. En dégustation, aucune machine n'est plus utile que le nez et le palais de l'être humain. Une texture de bouche, une profondeur, une large palette aromatique, toutes les phases de l'assemblage champenois ou même de la dégustation en général semblent entrer en résonance avec le réglage acoustique d'un piano. Menschen über alles, ne l'oublions jamais. La démonstration effectuée par un pianiste virtuose rend la comparaison encore plus éclatante. De la manière dont les petits feutres vont pincer (sic) les cordes dépendra la profondeur sonore, une analogie évidente avec les caudalies d'un grand vin. Piano droit, à queue, impérial, couvercle ouvert ou fermé, on joue sur l'ampleur du son, sa profondeur, comme on décortique un vin en bouche, sa plénitude, son équilibre. "

Revenons sur terre : la symphonie bösendorferienne trouve son origine en l'an 1795 avec la naissance du petit Ignatz Bösendorfer à Vienne, alors capitale de l'Empire austro-hongrois sous la couronne des Habsbourg. Ignatz Bösendorfer est d'abord fabricant de claviers et fait son apprentissage chez Brodmann. Bientôt, alors que l'Autriche se restructure après les guerres napoléoniennes, est fondée la manufacture de pianos Bösendorfer (1828).


Sous l'aile bienveillante de la monarchie austro-hongroise, la fabrique de pianos BÖSENDORFER, jouissant d'une situation centrale dans l'empire, est menée brillamment par son fondateur jusqu'en 1859, puis par le fils de celui-ci, Ludwig. Techniciens confirmés, remarquables musiciens (surtout Ludwig), les Bösendorfer sont aussi d'excellents commerciaux doués pour les affaires, dans l'empire "AEIOU" de l'Autriche d'avant la guerre de 1914-18 qui va mettre fin à ce monde étrange si bien évoqué sans L'homme sans qualité de Robert Musil.

La guerre de 1914-18 est catastrophique pour Bösendorfer : la production est réduite à une centaine de pianos ! La salle de concert est détruite. Ludwig Bösendorfer, qui a cédé l'entreprise à Carl Hutterstrasser, en 1909, meurt en 1919. Une nouvelle ère va s'ouvrir. Il s'ensuit dans la petite Autriche une relative renaissance. Au cours des années 1920, aidée par l'inflation, la production des pianos Bösendorfer remontera pour tendre vers les 400 instruments en 1928. Mais le bruit des canons grondent bientôt à nouveau à Vienne ... En 1938, l'Autriche, annexée au Reich de Hitler, disparait de la carte du monde. La production s'établit, au cours des années brunes, à une centaine de pianos par an.



En avril 1945, la deuxième République d'Autriche est proclamée. Ce n'est que 10 ans plus tard que les troupes alliées, qu'un catalogue de Bösendorfer (1980) qualifie d'occupation(sic), quittent le pays. Bösendorfer est exsangue. La production de pianos s'établira progressivement à moins d'une centaine d'unités au cours des années 1960. La fin de l'aventure semble se rapprocher. Mais tel le phénix, Bösendorfer va renaître de ses cendres : A. F. Habig, président de la société américaine Kimball International Inc. Indiana, U.S.A., entre en scène. Ses origines sont viennoises. Kimball est une société multinationale dont la manufacture d'orgues et de pianos est la plus grande des U.S.A. Elle cherche à s'adjoindre un savoir-faire technique et une renommée dans la facture du piano pour améliorer et valoriser sa marque sur le marché intérieur des U.S.A. Et aussi pour concurrencer Steinway et les autres B à l'international : Bechstein à Berlin, Blüthner à Leipzig et Londres... La mise en vente de Bösendorfer tombe à merveille en 1966 : c'est la prise de contrôle de la société anonyme L. Bösendorfer par la Jasper Corporation, Indiana, U.S.A., qui contrôle Kimball). Se raconte aussi pour la petite histoire que A. F. Habig épousa une viennoise et voulut lui offrir un beau cadeau de mariage en renflouant un fleuron culturel de la Vienne éternelle. Ainsi Bösendorfer-Wien reçut des millions de dollars pour redorer son blason et réapparaître sur le plan mondial, alors qu'elle n'y était pas loin de l'oubli, comme une marque de piano incontournable. Tout est bon pour alimenter le moulin d'une renommée renouvelée : catalogues avec histoire romancée de la marque, mise en évidence de photos et gravures anciennes, parrainage de concerts, recueil de lettres de remerciements et d'éloges, autographes de Brahms, Wagner, Liszt, Rubinstein, Cortot, Menuhin... Un catalogue américain de Kimball-Bösendorfer des années 1970 pousse la manoeuvre à son comble : on y lit que "Kimball International produit d'excellents pianos puisqu'il possède Bösendorfer. Et Bösendorfer est le meilleur piano du monde parce que le plus cher." Très U.S.A. !


Au tournant du 3ème millénaire, la société U.S. Kimball se tourne vers d'autres horizons et laisse tomber Bösendorfer qui n'est plus rentable et ne rentre plus dans son core business. Mise en situation de quasi-faillite, la société Bösendorfer évite la fermeture en étant supportée par des organismes financiers contrôlés par l'Etat autrichien. Bösendorfer est perçu en Autriche comme un bijou de la famille ou un symbole de l'art et du savoir-faire viennois qu'il n'est pas pensable de laisser choir. Mais les pertes s'accumulent. Les sociétés financières qui en ont le contrôle décide de la vendre. Tout semble aller dans le bon sens : un consortium autrichien s'apprête à entrer en scène pour sauver l'honneur national. Coup de théâtre ! Yamaha met sur la table pour le rachat une somme qu'il n'est pas possible de concurrencer... Les autrichiens sont terrassés et Bösendorfer passe en 2010 sous le contrôle de Yamaha. Lors de la dernière Frankfurter Musik Messe, le stand Yamaha accueillait en son sein un espace Bösendorfer d'un goût douteux. L'histoire de la firme et la tradition "toute nue" ou viennoise en avait pris un sérieux coup.