Les Bernard sont une famille liégeoise très active dans la lutherie et le commerce de pianos. Le magasin de pianos situé rue des Guillemins (env. 1920 - env. 1992) était bien connu des Liégeois. La vue ci-dessous allant de la gare des Guillemins au boulevard d'Avroy laisse voir le magasin.
L'histoire de cette famille met en lumière les problèmes méthodologiques auxquels on est confronté dans des cas similaires. Une grande partie des données biographiques des Bernard est documentée par Jacques Bernard (1919 - ca 1995) et reprise par Malou Haine dans le Dictionnaire des facteurs d'instruments de musique (éd. Mardaga, 1986). Or il faut savoir que Jacques Bernard était un peu mythomane... L'histoire des Bernard racontée par Jacques Bernard n'est pas sérieusement documentée et l'on se retrouve vite dans l'invention et la fabrication d'une légende. Jacques Bernard se rêvait en luthier compétent, renommé, prestigieux descendant d'une lignée de tradition. Ce qu'il n'était pas (les quelques travaux de restauration qu'il fit sont systématiquement qualifiés de médiocres, voire de mauvais (badly restauration of Jacques Bernard, dit un spécialiste anglo-saxon...) Jacques Bernard, dans sa quête de notoriété, embellit, enrichit et invente la biographie de ses proches parents. Ainsi les articles consacrés à la famille Bernard dans le Dictionnaire des facteurs d'instruments de musique comportent environ 200 lignes pour l'ensemble de la famille (13 membres) dont plus de 140 (75 %) aux seuls Jacques Bernard (50 lignes !), Joseph Bernard, le frère, et André Bernard, le père de Jacques. Seulement 20 lignes sont attribuées à la lignée la plus productive (Victor, Charles, Carlo, Yvan et Didier)... Il est vrai que Jacques Bernard ne s'entendait pas très bien avec Charles ! Ainsi dans la légende reconstituée, le frère de Jacques, Joseph, mort à 29 ans, aurait fabriqué plus de 110 violons, altos et violoncelles à Rosoux (Hesbaye) dans la propriété familiale des Bernard. Qui a connu la propriété de Rosoux dans les années 1950 n'y a jamais vu un atelier de lutherie, le bois ou les outils pour produire 110 instruments en 9 ans !
Sous la baguette magique de Jacques Bernard, relayé par Malou Haine, des accordeurs ou réparateurs deviennent des facteurs de pianos... mais la collection d'instruments de Jacques Bernard n'a jamais comporté un piano manufacturé par un Bernard... Il serait intéressant de découvrir enfin un de ces instruments qui auraient effectivement été fabriqué à Liège par un Bernard... ce ne sont certes pas les pianos fabriqués par la Manufacture gantoise Van Hyfte et vendus à Liège assortis d'une barre d'adresse avec en lettres de cuivre le nom Charles Bernard. En Belgique, l'essentiel de la production Van Hyfte - pur jus - fut livré sous le nom de revendeurs ou de marques de connivence (ainsi Dereusme, Richter, Schultz, Bernard, Steinbach, Favart Paris et cent autres noms). Ce ne sont pas non plus les pianos avec la barre d'adresse Bernard & Cie fabriqués (?) à Bruxelles avec une mécanique, un clavier, une conception toute allemande et un cadre de fer très décoré sans marque... Mais les légendes ont la dent dure : récemment, un piano à la barre d'adresse marquée Bernard était présenté comme un des derniers pianos fabriqués par Charles Bernard... en 1954. Or, il s'agit d'un piano datant de ca. 1925 en provenance d'un atelier probablement bruxellois.
Si nous nous étendons sur cet aspect, c'est parce que dans la recherche de l'histoire du piano à Liège, comme ailleurs, il faut se baser sur une documentation réelle et fiable. On pense à cette famille du Brabant qui fait remonter son origine dans la facture des pianos à la 7e ou 8e génération en fournissant comme preuve une gravure d'une exposition internationale où un quidam, qui visite un salon de pianos, serait un de leur ancêtre. Pourquoi pas ? Nous descendons tous d'Adam ! On connait aussi cet autre marchand de pianos, récemment implanté dans la région de Liège dont le grand-père "était" facteur de piano. Ici aussi, une copie de l'état-civil indiquant la profession (facteur de pianos) ou une photo d'époque aurait une valeur de preuve... mais l'on sait que le fils s'occupe de pianos par défaut, que le père s'occupait de fourrures et que le grand-père était certes professeur de musique.
Quoi qu'il en soit, retenons qu'André Bernard (1866-1959) puis son fils Jacques tinrent un magasin dans la rue Saint-Paul et la rue Soeurs-de-Hasques. Retenons que plusieurs membres de la famille eurent une activité sérieuse (accord, vente, entretien, réparation) liée aux pianos, mais pas de fabrication ! C'est Charles Bernard qui fit fructifier un magasin de vente de pianos, rue des Guillemins, et qui devint, après l'extinction de la maison Renson dans les années 1930, une maison renommée et importante de Liège. Ses deux fils, Carlo et Yvan, développèrent l'activité dans la même rue des Guillemins jusqu'à la cessation du commerce à la fin du XXème siècle. Le flambeau de la famille Bernard fut repris par Didier Bernard qui se mit au métier de son père sous les auspices de son oncle à partir des années 1990.
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