La musique, les musiciens et les instruments de musique
chez les différents peuples du monde
Archives complètes de tous les documents qui se rattachent
à l’Exposition internationale de 1867
Organisation, exécution, concours, enseignement, organographie, etc.

par Oscar Comettant


          La Belgique est un des pays d’Europe où la musique est le plus en faveur. C’est aussi un des plus industrieux du monde entier. On est donc assuré de voir en Belgique de beaux et de bons spécimens d’instruments à cordes et à vent. Les pianos y sont traités avec talent. (…)
          Il m’a paru que la fabrication de ces instruments chez nos voisins n’avait rien perdu, qu’elle avait gagné, au contraire, depuis le jour mémorable où, devant Léopold Ier, roi des Belges, j’eus l’honneur inattendu d’improviser sur un piano droit de Bruxelles un caprice dont la Brabançonne fournit le motif principal.
          C’était à Londres en 1851, lors de la première Exposition universelle. Une nuit, je suis réveillé en sursaut par des coups précipités à ma porte. Je me lève en toute hâte, et le colloque suivant s’établit entre mon visiteur nocturne et moi :
          — Qui est là ? demandai-je.
          — Vous ne me connaissez ; j’ai besoin de vous parler, ouvrez.
          — A cette heure de la nuit ?
          — Il n’y a pas un moment à perdre. Ouvrez, ouvrez.
          J’ouvris, et je vis un homme à l’air très affairé, qui soupira d’aise en me voyant.
          — Ah ! me dit-il, que je suis donc heureux de vous rencontrer chez vous !
          — A cette heure avancée, vous aviez quelque raison de croire que je ne flânais pas dans Hayd-Park… De quoi s’agit-il ?
          — Il s’agit, pour moi, d’une chose de la dernière importance. Sachez que demain matin, avant huit heures, le roi des Belges doit visiter à L’Exposition tous les produits de son royaume.
          — Eh bien ?
          — Eh bien ! j’ai été prévenu de ce projet il n’y a pas une heure, et comme je suis exposant, fabricant de pianos à Bruxelles, il faut que le roi entende mes instruments. Comprenez-vous ?
          — Et c’est pour me dire cela que vous êtes venu me réveiller au milieu de la nuit ?
          — Sans doute. Je sais que vous êtes compositeur de musique, que vous jouez du piano ; je viens vous prier de vous tenir prêt pour demain matin à sept heures et demie, heure militaire.
          — Mais monsieur, je ne fais pas profession d’essayer des pianos, et je ne suis nullement préparé à l’honneur de ma faire entendre devant Léopold Ier, monarque doublé d’un excellent musicien, comme chacun sait.
          — Monsieur, si vous me refusiez, ce que je ne puis pas croire, le service que je viens solliciter de vous, je manquerais la seule occasion qui me ne me sera peut-être jamais offerte de soumettre mes instruments au jugement de Sa Majesté. Je ne connais aucun pianiste à Londres, et vous comprenez qu’à l’heure qu’il est… Du reste, monsieur, je saurai mesurer ma reconnaissance au service que je réclame, croyez-le bien, croyez-le bien.
          — Je ne vous demande rien, monsieur.
          — Oh ! permettez, je sais ce que j’aurai à faire, et vous voudrez bien ne pas refuser à ma juste gratitude le doux plaisir de vous laisser un souvenir de cette mémorable journée… Il serait, je crois, de bon goût de jouer une fantaisie sur notre air national. Qu’en dites-vous ?  
          — Mais je ne me rappelle qu’imparfaitement de ce chant belge.
          — Le voici, monsieur. Quelques minutes suffiront certainement à finir de la graver dans votre mémoire. Le reste, je veux dire le développement, viendra quand vous serez stimulé par la présence du roi, qui est, en effet, un des meilleurs musiciens de tout son musical royaume.
          — Je ne sais comment vous refuser, après vos instances ; et pourtant…
          — Ah ! je vous en prie, je vous en supplie, cédez à ma prière… C’est entendu, n’est-ce pas ? Voici donc la Brabançonne, et demain matin, à sept heures et demie, heure militaire, vous me trouverez à l’Exposition.
          — Vous me faites faire là, monsieur, une corvée difficile, au-dessus de mes forces, je le crains, et qui n’entre guère dans mes goûts, pas plus que dans mes habitudes.
          — C’est me dire que vous acceptez. Merci, merci. Croyez bien, je vous le répète, croyez bien à ma reconnaissance… Mais ne parlons pas de cela pour le moment, et préparons-nous à la grande bataille de demain.
          Mon visiteur sortit, et je jetai un coup d’œil sur la Brabançonne. Le lendemain matin, à sept heures, j’essayai quelques traits au piano ; je fis un petit plan d’improvisation, et sûr de moi, ou à peu près, je me mis en demeure de tenir ma parole. A sept heures et demie j’étais à l’Exposition. Le facteur belge m’y attendait. Il me prit les mains avec effusion, me remercia de ma ponctualité, et nous nous rendîmes à notre poste, c’est-à-dire à son piano, dans le département belge. A huit heures précises le roi, accompagné de deux personnes, apparut au haut de l’escalier qui conduisait à ce côté de l’Exposition.
          — Sa Majesté !! me dit le facteur avec une émotion indicible.
          Ce malheureux fabricant était d’une pâleur de mort ; on eût dit que son existence même dépendait du succès de cette journée, et qu’il allait se pendre sur place, si Léopold Ier n’approuvait pas ses pianos.
          J’attaquai assez hardiment un prélude qui me conduisit au thème national, que je traitai de mon mieux durant trois minutes environ. Léopold Ier s’approcha de moi, m’écouta avec bienveillance et me fit un gracieux compliment. Puis il adressa quelques questions au facteur, qui tremblait littéralement. Celui-ci balbutia je ne sais quoi et passa du jaune au coquelicot.
          — Victoire ! me dit-il, quand le roi eut disparu. Vous avez parfaitement mis en relief les qualités de mon piano, et Sa Majesté m’en a fait les plus grands éloges ! Quel honneur ! quel bonheur ! C’est à vous que je dois ce succès si précieux ; car, sans vous, je laissais passer cette occasion unique. Aussi ma reconnaissance… je ne vous dis que ça.
          En effet, il ne me dit que ça. Depuis je n’en ai jamais entendu parler, et j’aime à penser que mon souvenir n’apporte aucun mélange amer aux douceurs de ses succès.
          Les journaux anglais, qui savent tout, ayant raconté cette petite aventure musicale, — comment en furent-ils informés ? je n’en ai jamais rien su, — un éditeur de musique, Robert Coks, m’offrit de publier mon improvisation. Je l’avais assez dans l’esprit pour l’écrire, à peu près telle que je l’avais jouée. Elle parut trente-six heures après avec quelques lignes d’explication, et je reçus cinq guinées pour mes droits d’auteur. Reconnaissance du facteur belge à part, il se trouva donc que je n’avais pas tout à fait perdu ma nuit.



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